LE CHABBAT DANS LA LITTERATURE
Publié par Anaëlle dans Le coin du Savoir Le
14/01/2022 à 16:13
La Littérature Juive nous offre de magnifiques textes à la gloire du Chabbat et je suis sûre que vous aurez envie de me communiquer des textes qui vous reviennent en mémoire ! N'hésitez pas, si le blog d'Anaëlle Judaica pouvait être participatif, ce serait encore plus convivial ! Voici pour le moment quelques extraits :
1 - Le foulard de SAMUEL JOSEPH AGNON (1888 Galicie - 1970 Jérusalem). Agnon fut le premier écrivain de langue hébraïque à recevoir le Prix Nobel de Littérature pour son oeuvre en 1966 !
Qu’elle était belle cette soirée de sabbat, quand nous revenions de la synagogue. Le ciel était plein d’étoiles et la maison de bougies. Les hommes, revêtus de leur habits de Chabbat, marchaient avec mon père, tranquillement afin de ne pas importuner les anges qui accompagnent les hommes, le vendredi soir, de la synagogue à leur demeure. A la maison, des bougies étaient allumées, la table était préparée et une bonne odeur de pain blanc s’exhalait. Une nappe blanche était étendue sur la table et deux pains y étaient disposés. une petite serviette les recouvrait, par respect pour eux, afin qu’ils n’aient pas honte de ce que le vin fût béni avant eux.
Mon père s’inclina en entrant et dit :
« Que ce sabbat soit béni béni par la paix !
– Oui, qu’il soit béni par la paix ! » répondit Maman.
Mon père regarda la table et se mit à chanter : "Shalom Aleikhem". Maman était assise près de la table, son livre de prières à la main. Depuis le plafond, le grand lustre nous éclairait de ses dix bougies, en souvenir des Dix Commandements. Sur la table, d’autres bougies : une près de mon père, une près de ma mère, une auprès de chaque enfant. Bien que nous fussions plus petits que papa et maman, nos bougies étaient aussi grandes que les leurs.
J’observais alors un changement dans le visage de ma mère : son front était diminué par le foulard attaché sur la tête jusqu’à la naissance des cheveux ; ses yeux semblaient agrandis et luisaient pendant que mon père s’avançait en chantant "Eshet Hail" et les pans de son foulard, sous son manteau tremblaient un peu, car les anges du Chabbat agitaient leurs ailes et faisaient du vent. Sachez bien, en effet, que les fenêtres étaient fermées ; d’où serait venu le vent, s’il n’était sorti des ailes des anges, comme il est écrit dans le Psaume : « Il fait des vents, ses anges » ? A ce moment, j’ai retenu mon souffle pour ne pas embarrasser les anges, et j’ai regardé maman dans toute sa dignité ; je fus saisi d’une grande émotion à cause de ce Chabbat qui nous a été donnés.
J’ai senti soudain que l’on me caressait les joues. Je ne sais pas si c’étaient les ailes des anges qui me frôlaient ou les pans du foulard. Heureux celui qui a mérité que les bons anges frôlent sa tête, heureux celui dont la mère caresse la tête, les soirs de Chabbat.
Ce texte est extrait du livre 21 nouvelles de S.J. Agnon, Editions Albin Michel, 1977. Il fait partie de la nouvelle : Le foulard et a été traduit de l’hébreu par M.R. Leblanc.
source : Agnon, Qu'elle était belle cette soirée de Shabbat | Kef Israël (kefisrael.com)
2 - Ici le shabbat se sent chez lui, (traduit du yiddish en hébreu par Aliat Karp, Editions Makor Rishon, 2021). Ouvrage reprenant la traduction d'articles écrits par ISAAC BASHEVIS SINGER dans le journal yiddish américain Forverts en 1955, lors de son premier voyage en Israël. Isaac Bashevis Singer fut, comme Samuel Joseph Agnon, Prix Nobel de Littérature en 1978. Il fut, quant à lui, le premier Prix Nobel de langue yiddish.
“Si c’était un kibboutz religieux, la femme allumerait les bougies et le mari se rendrait à la synagogue pour accueillir le shabbat. Mais ici, c’est le soleil qui allume les bougies. Il colore les monts alentour d’une rougeur merveilleuse, l’éclat de bougies de shabbat célestes… La transition entre le jour et la nuit est rapide.
Il y a un instant encore, le soleil était rouge flamboyant, et voici que les étoiles apparaissent dans l’obscurité. Nuit de shabbat. J’ai un sentiment étrange – ici, on ne peut pas profaner le shabbat. Il est là, empreint de sa sainteté intrinsèque. Ici, le shabbat se sent chez lui, et ces jeunes gens et jeunes filles professant l’athéisme ne parviennent pas à le chasser”
source : Israël sous la plume d’Isaac Bashevis Singer - Ops & Blogs | The Times of Israël (timesofisrael.com)
3 - Sur Chabbat, un extrait de l'oeuvre de Isaac Bashevis Singer issu de la revue "the New York Jewish Week"
Le repas du vendredi soir était terminé, mais les bougies brûlaient toujours dans les chandeliers en argent. Un criquet stridulait derrière le poêle et la mèche de la lampe émettait un léger bruit de succion alors qu’elle tirait le kérosène. Sur la table couverte se trouvait une carafe en cristal avec du vin et une coupe de Kiddush en argent, gravée du mur des lamentations ; près d’eux se trouvait un couteau à pain avec un manche en nacre et un napperon pour les Halot, brodé de fil d’or.
Le maître de maison, encore jeune, avait les yeux bleus et une petite barbe jaune. Son caftan du shabbat n’était pas fait de satin, comme c’était la coutume avec les hassidim, mais de soie. Il portait également un col impeccable autour du cou et un ruban qui servait de cravate. La maîtresse portait une robe avec un motif d’arabesques et une perruque blonde ornée de peignes. Elle avait le visage d’une jeune fille: ronde, sans ride, avec un petit nez et des yeux clairs.
Dehors, la neige gisait dans de grandes tranchées, étincelantes sous la pleine lune. Le gel et la buée essayaient toujours de peindre un arbre, une fleur, une feuille de palmier ou un buisson sur les vitres, mais dans la chaleur de la pièce, les motifs fondaient rapidement.
source : Isaac Bashevis Singer on Shabbat | Jewish Week (timesofisrael.com)
4 - Phaëlle et le chasseur de lumières (2021 Editions de l'Harmattan) de Ygal Levy, auteur, metteur en scène et interprète français.
Nous avons toutefois suivi les conseils réunis du Dayan et du Rav COrcos d'appliquer les commandements du mieux que nous pouvions. Schmoël s'appliquait à faire des bénédictions sur chaque aliment, nous gardions le Shabbat, y compris dans la conjugaison, nous nous interdisions jusqu'à l'emploi du futur pour ne profiter que de l'instant présent, comme le prévoit scupuleusement ce commandement du Shabbat.
Chaque matin, il plaçait ses phylactères sur le bras au millimètre près, s'efforçant d'avoir les plus belles pensées, d'exprimer les plus belles louanges, prêt, s'il le fallait, à ne plus regarder une bougie ni la moindre lumière d'étoile de toute son existence...
5 - Les Batisseurs du Temps du Rabbin américain ABRAHAM HESCHEL (1907, Varsovie - 1972, New York). Le rabbin Heschel était issu de familles hassiques, mais il choisit aux Etats-Unis une carrière au sein du mouvement Conservative, Massorti. Ses textes et son investissement ont marqué durablement le Judaisme américain, mais aussi dans tous les pays où il a été traduit.
Que serait un monde sans Shabbat ? Ce serait un monde qui ne connaîtrait que lui-même, avec un dieu dénaturé comme un objet ; un monde séparé de Dieu par un infranchissable abîme. Un monde sans Shabbat ne saurait pas que l’éternité possède une fenêtre qui s’ouvre sur le temps…
Le Shabbat est le don le plus précieux que Dieu ait prélevé sur Son trésor en faveur de l’humanité. Tout au long de la semaine, l’esprit est trop loin de nous, nous dépérissons de l’absence de l’esprit. Au mieux, nous prions : « Envoie-nous, Seigneur, une parcelle de Ton Esprit. » Mais le Shabbat, l’esprit est là et c’est lui qui nous prie : acceptez de moi toute perfection… Mais ce que nous offre l’esprit est souvent trop haut pour nous. Nous acceptons le repos et le bien-être et laissons échapper l’inspiration du jour, ignorant d’où il vient et pourquoi il est là. [...]
Nous pouvons toute la semaine peser notre richesse et nous inquiéter de notre pauvreté, mettre en balance nos succès et nos défaillances, mesurer le pas qui nous rapproche de nos ambitions, ou qui nous en éloigne. Mais qui, à la vue de ce fugitif rayon d’éternité, pourrait se sentir déçu, sinon de la vanité de sa propre détresse ?
[…] Le Shabbat est un jour d’harmonie et de paix, paix entre l’homme et l’homme, paix en l’homme, paix avec toute chose…
Ainsi le Shabbat est plus qu’un armistice, plus qu’un entracte ; c’est l’harmonie profonde et consciente entre l’homme et l’univers, une sympathie totale, une participation à l’esprit qui unit ce qui est en bas et ce qui est en haut. Tout ce qui est divin dans le monde s’unit à Dieu.
Tel est le Shabbat, et le vrai bonheur de l’univers…
6 - Le livre de ma mère, ALBERT COHEN (Corfou, 1895- Genève 1981). Albert Cohen est un écrivain suisse d'origine grecque dont l'œuvre est fortement influencée par ses racines séfarades.
L'après-midi du vendredi, qui est chez les Juifs le commencement du saint jour de sabbat, elle se faisait belle et ornée, ma mère. Elle mettait sa solennelle robe de soie noire et ceux de ses bijoux qui lui restaient encore. [...]
Chaque sabbat, à Marseille, où je venais, de Genève, passer mes vacances, ma mère nous attendait, mon père et moi, qui allions revenir de la synagogue avec les brins de myrte à la main. Ayant fini d'orner pour le sabbat son humble appartement qui était son juif royaume et sa pauvre
patrie, elle était assise, ma mère, toute seule, devant la table cérémonieuse du sabbat et, cérémonieuse, elle attendait son fils et son mari. Assise et se forçant à une sage immobilité pour ne point déranger sa belle parure, émue et guindée d'être dignement corsetée, émue d'être bien habillée
et respectable, émue de plaire bientôt à ses deux amours, son mari et son fils, dont elle allait entendre bientôt les pas importants dans l'escalier, émue de ses cheveux bien ordonnés et lustrés d'antique huile d'amandes douces, car elle était peu roublarde en toilette, émue comme une petite
fille de distribution de prix, ma vieillissante mère attendait ses deux buts de vie, son fils et son mari.
Assise sous mon portrait de quinze ans qui était son autel, mon affreux portrait qu'elle trouvait admirable, assise devant la table du sabbat et les trois bougies allumées, devant la table de fête qui était déjà un morceau du royaume du Messie, ma mère avait une respiration satisfaite mais un peu pathétique car ils allaient arriver, ses deux hommes, les flambeaux de sa vie. Oh oui ! se réjouissait-elle, ils trouveraient l'appartement si propre et luxueux en ce sabbat, ils la complimenteraient sur l'ordre éblouissant de son appartement, et ils la complimenteraient aussi sur l'élégance de sa robe. Son fils, qui n'avait jamais l'air de regarder mais qui voyait tout, lancerait unrapide coup d'oeil sur cette nouvelle collerette et ces nouveaux poignets de dentelle et, oui, certainement, ces transformations auraient son importante approbation. Et elle était déjà fière, elle préparait déjà ce qu'elle allait leur dire, peut-être avec quelques innocentes exagérations sur ses rapidités et prouesses domestiques. Et ils verraient quelle femme capable elle était, quelle reine de maison. Telles étaient les ambitions de ma mère. Elle restait là, assise et toute amour familial, à leur énumérer déjà en pensée tout ce qu'elle avait cuisiné et lavé et rangé.
De temps à autre, elle allait à la cuisine faire, de ses petites mains où brillait une auguste alliance, d'inutiles et gracieux tapotements artistes avec la cuiller de bois sur les boulettes de viande qui mijotaient dans le coulis grenat des tomates. Ses petites mains potelées et de peau si fine, dont je la complimentais avec un peu d'hypocrisie et beaucoup d'amour, car son naïf contentement me ravissait. Elle était si adroite pour la cuisine, si maladroite pour tout le reste. Mais dans sa cuisine, où elle gardait son pimpant de vieille dame, quel fameux capitaine résolu elle était. Naïfs tapotements de ma mère en sa cuisine, tapotements de la cuiller sur les boulettes, ô rites, sages tapotements tendres et mignons, absurdes et inefficaces, si aimants et satisfaits, et qui disiez son âme rassérénée de voir que tout allait bien, que les boulettes étaient parfaites et seraient approuvées par ses deux difficiles, ô très avisés et nigauds tapotements à jamais disparus, tapotements de ma mère qui toute seule imperceptiblement souriait en sa cuisine, grâce gauche et majestueuse, majesté de ma mère.